Agonie : roman / Jacques Brault. -- [Montréal] : Boréal Express, 1985. -- 77 p. ; 20 cm. -- ISBN 2-89052-131-1DSC_1654

Expérience de lecture 

J'ai lu Agonie de Jacques Brault vers l'âge de 18-19 ans. Ou alors vers 21-22 ans. Je ne suis pas certaine. Et je dois avouer que je n'en gardais absolument aucun souvenir. Roman poétique très court... il était pourtant anoté de ma main. De longs passages sont soulignés et dux chiffres apparaissent un peu partout à côté de ces passages: 9 et 10. Et si je n'ai aucun souvenir de ma lecture, je ne me rappelle pas du tout de la signification de ces chiffres. J'avais lu Agonie dans le cadre d'un cours au cégep ou à l'Université... je n'en ai encore une fois aucune idée ! 

J'avais besoin d'un livre pour le train. Je savais que j'aurais à attendre un certain temps, donc je voulais un livre. Les livres en cours étaient lourds et voluminueux... pas de "poche" dans mes lectures en cours... Donc, je devais choisir autre chose. Je passe en revue ma PAL et évidemment rien de léger ne me tentait ! Je regarde alors ma PAL prise dans mes bibliothèques. Et je croise du regard Agonie. Je l'ai déjà lu, que je me dis... mais j'y reviens... Oui, je l'ai lu, mais il est minde, léger... Je le prend donc et lis le quatrième de couverture... Et je n'ai aucune idée de quoi traite ce roman ! C'est d'ailleurs un de mes crimes littéraires... d'oublier les mots. Je le prend donc rapidement et cours vers le train.

Je suis assise sur un banc sur le quai et j'ouvre le roman. Et dès les premières lignes, je tombe en amour avec les mots de l'auteur. Je fouille dans mon sac et je trouve un crayon... Les lignes et les annotations se multiplient. Chaque passage me semble important et émouvant. Le poème de Ungaretti m'ébranle et chaque vers repris comme titre des chapitres me semble troublant. Je fais un aller retour constant entre le poème et chacun des chapitres. 

La grisaille des hommes disparait à mes yeux sous la couleur de l'agonie de ses oiseaux. Paradoxalement. Et " Mourir, acte initial plutôt que terminal" résonna dans un "on commençait par où on croyait finir" (p.13).

Je fus possédée par la poésie du roman... "ainsi la beauté, toujours incarnée, toujours en désincarnation, se distinguait-elle du beau universel par son individuation, sa singularité et, selon l'expression chère aux scolastiques, son caractère ineffable en ce qu'elle échappait à toute définition". (p13-14)

Pourquoi diable n'avais-je aucun souvenir de cette première lecture ? J'ai la fâcheuse habitude d'oublier ce que je lis, même les oeuvres que j'aime... mais je ne comprenais pas comment j'avais pu oublier les mots de Brault. Ce professeur gris, ce narrateur terne étaient si vivants, si réels, si tristes et immortels... pourquoi avaient-ils fui ma mémoire ?

Peut-être n'était-ce pas le bon moment. Chaque livre qui croise notre vie ne le fait pas nécessairement au bon moment. Aujourd'hui, il ne disparaîtra plus de ma mémoire. Je vais me souvenir de chaque mot, chaque instant... du livre et de sa lecture.

Le train est arrivé à destination, et je n'avais pas tout à fait terminé ma lecture. J'ai dû attendre jusqu'au lendemain... très impatiemment, je dois avouer. J'ai refermé le livre avec un pincement au coeur... un vrai pincement... je ne parle pas de métaphore, mais de physique... Parce que les mots m'ont captivée et que j'ai lu, tristement, la dernière phrase. Et aussi parce que j'en veux légèrement à l'auteur de n'avoir pas fait commenté le titre du poème par le professeur...

"Perdu, orphelin, je suis à bout de souvenirs et de désolation. Je pouvais le haïr et l'aimer, le perdre et le retrouver, je pouvais me pendre à ses basques et me laisser tomber. Je pouvais..." (p.76)

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