certaines1Certaines n'avaient jamais vu la mer / Julie Otsuka ; traduit de l'anglais (américain) par Carine Chichereau. -- [Paris] : Phébus, c2012. -- 139 p. : 21 c. -- ISBN 978-2-7529-0670-0

Quatrième de couverture

L’écriture de Julie Otsuka est puissante, poétique, incantatoire. Les voix sont nombreuses et passionnées. La musique sublime, entêtante et douloureuse. Les visages, les voix, les images, les vies que l’auteur décrit sont ceux de ces Japonaises qui ont quitté leur pays au début du XXe siècle pour épouser aux États-Unis un homme qu’elles n’ont pas choisi.

C’est après une éprouvante traversée de l’océan Pacifique qu’elles rencontrent pour la première fois celui pour lequel elles ont tout abandonné. Celui dont elles ont tant rêvé. Celui qui va tant les décevoir.

À la façon d’un chœur antique, leurs voix se lèvent et racontent leur misérable vie d’exilées… leur nuit de noces, souvent brutale, leurs rudes journées de travail, leur combat pour apprivoiser une langue inconnue, l’humiliation venue des Blancs, le rejet par leur progéniture de leur patrimoine et de leur histoire… Une véritable clameur jusqu’au silence de la guerre. Et l’oubli.

Commentaires personnels (suite)

Mais revenons au roman de Julie Otsuka. Dans ses deux romans, l'auteur a choisi de parler de la vie des immigrés japonais du début du 20e siècle. Dans son premier roman, elle nous présentait les camps d'internement américains où plus de 120 000 Japonais durent vivre pendant et après la 2e Guerre Mondiale. Elle s'était en grande partie inspirée de l'histoire de sa propre famille ; sa mère, son oncle et ses grands-parents maternels ayant dû vivre dans un camp de l'Utah pendant plusieurs années. Dans son 2e roman, Otsuka reprend se sujet mais commence son histoire bien avant. Elle nous parle de ses jeunes Japonaises qui ont traversé l'océan Pacifique pour venir rejoindre en Amérique des maris qu'elles n'avaient jamais vus qu'en photographie. Ce sont les "picture brides", de jeunes femmes, souvent jeunes, vierges, naïves, venant de la campagne, pauvres (pas toutes, évidemment, mais la plupart). Elles cherchent une vie meilleure et se laissent séduire par ces hommes qui les courtisent par lettres et photographies leur promettant richesse et bonheur. Elles font donc des mariages par correspondance et embarquent dans des bateaux en direction des États-Unis et de leur mari qui les attendent.

Le roman nous raconte donc en 8 chapitres le parcours de ces femmes : la traversée en bateau, alors qu'elles sont remplies d'espoirs et de craintes ; l'arrivée et la rencontre avec ce mari inconnu, les mensonges, la première nuit trop souvent difficile et triste, la violence ou l'indifférence ; la rencontre avec les Américains, les incompréhensions et préjugés, le travail et la vie dure, le désenchantement et la résignation ; la naissance des enfants ; la vie de leurs enfants, les petites joies et le détachement des jeunes ; le début de la guerre, la méfiance, les peurs, la stigmatisation, la solitude, la suspicion qui pèse sur eux tous, les traitres ; l'annonce des départs pour les camps d'internement, le dernier jour, le déchirement, la peur, la souffrance, la séparation ; et puis la disparition, où sont les Japonais se demandent les Américains qui les côtoyaient souvent dans l'indifférence. Nous avons les voix des femmes, puis des Japonais en général pour terminer avec la voix des Américains. Est-ce un roman historique ? Sûrement... Julie Otsuka nous raconte l'histoire des premiers immigrés japonais. Une histoire peu connue. La vie de ses femmes - et de leurs maris et familles - est difficile, remplie de sacrifices, souvent triste. Elles travaillent durement, sans relâche. Elles ont perdus tous les rêves, illusions, espoirs qu'elles avaient sur le bateau qui les a amenées vers cette nouvelle vie. On pourrait avoir l'impression que le roman ne nous parle que des malheurs et des déceptions de ces femmes, mais on peut aussi trouver ici et là des traces de moments doux et joyeux. Toutes n'ont pas eu la même vie, certaines furent malheureuses, certaines furent heureuses.

Tant d'histoires à raconter. L'auteur aurait pu ne choisir que de parler d'une ou de quelques unes de ces histoires. Mais elle a choisi de nous les raconter toutes ! Je trouve cette décision absolument géniale. Car malgré les 139 pages, l'auteur arrive à nous raconter toutes les histoires, toutes les possibilités, tous les rêves, toutes les déceptions, toutes les blessures, toutes les petites joies. Elles nous présentent donc des bribes, des fragments, des portions de vies. Pour certains lecteurs, c'était trop peu, trop bref, trop rapide, trop sec, trop énumératif, trop répétitif, ... J'ai trouvé ce procédé imaginatif, inspirant... j'ai pris les bribes et j'ai imaginé le reste de leur vie. J'ai pu ainsi apprendre et comprendre ces différentes vies... Je ne lis pas uniquement sur la vie d'une ou deux ou trois de ces femmes, mais sur des milliers ! Qui se ressemblent et qui sont toutes différentes les unes des autres.

Je me suis perdue parmi toutes ces voix. J'ai tendu l'oreille et il m'a semblé les entendre chuchoter doucement juste pour moi, leurs rêves, leurs peurs, leurs tristesses, leurs déceptions et leurs espoirs. Elles parlaient toutes en même temps mais elles me parlaient une après l'autre, pour être certaines que je comprenne bien leur histoire. Elles parlaient ensemble, comme un chœur antique, et semblaient réciter un poème, une litanie, une incantation...

L'auteur a choisi un style narratif qui en a rebuté plusieurs et qui surprend au début. Je dois avouer qu'on aime ou on déteste. Certains ont aimé au début puis s'en sont lassé. J'ai ADORÉ ! Il n'y a pas de narrateur, car les femmes sont toutes les narratrices, toutes à la fois, une à une. Elles nous parlent directement, par un "nous" collectif qui semble parfois devenir inclusif. Nous faisons partie des histoires, de l'Histoire. Chaque fragment de ces vies peut nous rejoindre, peut être un fragment de notre vie. Et à la toute fin, ce nous appartient aux autres, aux Américains. Et nous sommes encore une fois inclus dans ce nous.

Pour moi, ce roman a été un long chant poétique. J'ai été envoûté, charmé et bercé par les mots de Julie Otsuka et surtout par les moments emprisonnés par ces mots... Peut-être que vous n'avez pas aimé, peut-être que vous n'aimerez pas... moi, j'ai encore un frisson qui me parcoure quand je pense à ce roman. Je ferme les yeux et la couverture me hante ; j'entends les chants de ces femmes - ces hommes, ces enfants,... tous ces gens - qui me rappellent qu'elles -ils- ont existé.

L'avis d'Hélène, Vermicélia, Les Écrits Vains, L'Oeil qui fume, Achille 49, George, Colette sur Mediapart, et les 287 avis sur Babelio !

Mon premier billet sur l'auteur et quelques premiers commentaires ici...

Extraits

"Au début nous nous posions sans cesse des questions. Pourquoi montaient-ils sur leurs chevaux par la gauche et non la droite ? Comment parvenaient-ils à se différencier les uns des autres ?[...] À quoi rêvaient-ils ? Qui priaient-ils ? Combien de dieux avaient-ils ? Était-ce vrai qu'ils voyaient un homme dans la lune au lieu d'un lapin ?" p. 35

"Nous avons accouché en silence, comme nos mères, qui n'avaient jamais émis ni cri, ni plainte. [...] Nous avons accouché en pleurant, comme Nogiku, qui a attrapé les fièvres et n'a pas pu se lever pendant trois mois. Nous avons accouché facilement, en deux heures et puis nous avons eu la migraine pendant cinq ans. [...] Nous avons accouché en secret, dans les bois, d'un enfant dont notre mari savait qu'il n'était pas de lui." p.67

Sources à consulter