11 juillet 2017

De la fabrication des fantômes de Franck Manuel

FabFantome1De la fabrication des fantômes / Franck Manuel.  — Toulouse : Anacharsis, [2016] – 121 p. : 20 cm. – ISBN 979-10 -92011-32-6

Quatrième de couverture

Aujourd’hui, il est le roi de la fête. Il a cent ans. Sous ses yeux fatigués s’agite sa descendance. Tous des étrangers. Sauf Lucie, belle, insolente, une lueur de cruauté dans
le regard. Elle n’a jamais eu peur de lui. Elle connaît pourtant la terreur qu’il inspire, cette histoire d’ogre, de passe-muraille, de chats mangés vifs.

Mais il faut qu’elle sache. Alors elle le traîne sur les lieux du drame, survenu trente-sept ans plus tôt. Ce sera son cadeau d’anniversaire.
Dans la petite pièce poussiéreuse, face au mur couvert de mots épars écrits au crayon gris, les fantômes vont prendre corps.
Franck Manuel invente peut-être ici un registre littéraire inédit : le terrible magique.

L’auteur

Franck Manuel est né en 1973 dans le département Le Loiret au sud de Paris. Il étudie en Lettres à Toulouse et travaille comme facteur. Il FabFantome2obtient son doctorat en 2006. Il enseigne le français au lycée. Il publie son premier roman « Le facteur phi » en 2013.

Bibliographie

  • Le Facteur phi (2013)
  • 029-Marie (2014)
  • De la fabrication des fantômes (2016)

Mes commentaires

2073, un homme célèbre ses 100 ans parmi sa famille. Enfants, petits-enfants, arrière-petits-enfants, conjoints, ils ont été le chercher spécialement pour l'occasion. Il ne les écoute pas vraiment, perdu dans ses souvenirs. Sa famille ne s'occupe pas vraiment de lui non plus. À part l'occasionnel "encore un peu de gâteau ?", ils l'évitent autant que possible. Il est vieux et il est probablement fou. Après tout, après la mort de sa femme, il a escaladé des murs, il a erré dans la cour des voisins, envahi la vie des gens à leur insu, s'est réfugié dans une maison abandonnée, a vraisemblement tué et mangé des chats et quoi d'autres... on ne le sait pas. Sa famille en a légèrement peur, sauf son arrière-petite-fille, Lucie.

Lucie n'a pas peur de lui et elle veut savoir ce qui s'est réellement passé. Elle lui prépare donc une surprise pour son anniversaire. Elle va le ramener sur les lieux de ses crimes, dans la maison abandonnée, où les ossements de chats furent retrouvés ainsi que des mots écrits sur les murs. Des mots, des phrases qui semblent sans sens. Elle veut savoir et espère que de ramener le vieillard dans cette pièce le fera parler.

Il ne parlera pas mais nous le suivrons dans ses souvenirs. Pas nécessairement ordonnés mais qui nous amèneront sur les traces de moments de son enfance, de son amour pour son épouse, son désespoir et son inertie face au cancer et à la mort de celle-ci, son voyage par-dessus les murs, chez les autres, sa découverte des mots mystérieux et impénétrables sur un mur, et sa fabrication de fantômes. De fantômes sanguinaires, obsessiifs et affamés.

Lécriture de Manuel est nette, douce et froide en même temps. Le roman est intriguant. Il m'a envoûtée pendant toute ma lecture. J'ai aimé ce soupçon de futur qui ne m'a pas semblé si loin, j'aurais moi-même 102 ans en 2073. J'ai aimé le côté fantastique des fantômes dévoreurs de chats. J'ai aimé ces murs à la fois obstacles, supports et libération. J'ai aimé suivre le cheminement de ce veuf apathique devant la maladie et la mort de son amour. Et pourtant, j'ai refermé le livre avec l'impression qu'il me manquait quelque chose... que je n'avais pas lu tout ce que j'aurais pu lire. Que des mots n'étaient pas là ou que je n'avais pas su les lire. Et pourtant... j'ai bien aimé les secrets, les sensations, les souvenirs, la folie et les fantômes.

Les mots de l’auteur

« La mémoire n’est pas chronologique. Elle est topographique. Une vaste mer. Des failles. Des îlots. Des volcans. Des cendres aériennes. Ce souvenir de gauche. Celui-ci de droite. Même si la notion de droite ou de gauche est relative en pleine mer. Quant à un éventuel centre… Sa conscience flotte et ride la surface sur laquelle, surgie d’on ne sait où, tournoie la robe blanche de Rosalie. » p. 1

Pour en savoir un peu plus…

  • Article dans le webzine SuperFlux : le Toulousain indispensable
  • Avis sur Babelio
  • Avis sur CritiquesLibres


17 juin 2017

Te laisser partir...

391_1999"Il y a des moments où elle est là tout entière, réceptive aux allées et venues dans la chambre, aux présences autour de son lit. Il y a des moments où l'étau de la morphine se desserre et où elle voudrait se redresser, participer, être ce qu'elle a toujours été, vivante, présente, pleine de mots et d'attentions. Tu lui parles, ses doigts bougent. Tu lui caresses le front, tu lui dis qu'elle est belle. Elle fronce légèrement les sourcils et ce mouvement te fait sourire : elle pense encore que tu as de drôles d'idées.

Il y a des moments où elle s'en va, où tu la regardes s'éloigner, où tu ne sais plus comment l'atteindre. Tu as peur qu'elle n'ai plus la force de rester et tu t'accroches à sa respiration, tu scrutes son visage." p. 99

"Il y aura d'autres matins où tu lui diras que tu l'aimes et que ce sera toujours comme ça. Mais ce jour là, en prenant ton élan du plus loin de l'enfance, que tu peux la laisser s'en aller." p. 102

[Vingt-quatre mille baisers - Françoise de Luca]

Merci Madame de Luca pour ces mots qui me rappelle ma mère. Mais même si je me disais prête, on ne l'est jamais vraiment... Je ne l'étais pas. Nous ne l'étions pas. 15 ans sans toi... une éternité. Je t'aime maman.

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16 octobre 2016

Le moment captif d'un dimanche : s'oublier

2016-10-30"La mémoire est un drôle de brouillard" [Valère Staraselki]

Parfois, il fait bon s'oublier. Se perdre dans un nuage et oublier qu'on existe. Une envie d'avancer dans la brume et disparaître lentement. Pendant un instant, on se perd et on efface toute trace de notre vie. Le passé est confus. Le présent est imprécis. Le futur est indéfini. On déserte notre corps, on désapprend nos souvenirs, on se débarrasse de nos rêves et cauchemars.

On oublie tout. Et on avance doucement dans un vide embrouillé. On sait que c'est temporaire. On ne peut être invisible bien longtemps. Mais pendant quelques instants, on s'évapore. On est insaisissable, imperceptible, volatile et indécelable. Une ombre parmi les ombres. Un reflet sur le brouillard. Une illusion impossible.

Et puis, le brouillard se dissipe. Et on se souvient de tout.

"J'adore le brouillard. Il vous cache du monde, et inversement. Vous sentez que tout a changé, que l'on ne peut plus se fier aux apparences." [Eugene O'Neill]

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19 juin 2016

Le moment captif d'un dimanche : citadine

2016-05-03 « Je suis d’une ruelle comme on est d’un village – entre les hangars de tôle et les pissenlits – j’ai trop le souvenir de la petit cour – où il nous fut autrefois défendu de jouer à la balle – rapport aux vitres des voisins » [Sylvain Lelièvre]

Enfant, je rêvais de fleurs et d'arbres. Tous les étés, j'allais chez mes grands-parents à la campagne ; je courais dans la forêt et je m'amusais sur le bord du lac. Je jouais dans les herbes hautes et je faisais des bouquets de fleurs sauvages. J'avais tant besoin de fleurs et d'arbres que lorsque nous repartions vers la ville, j'imaginais que je ramenais avec moi toutes ces fleurs et tous ces arbres. Ils envahissaient la rue où j'habitais, ils brisaient le ciment, le béton et ils verdissaient mon trottoir, ma ruelle.

Ma mère avait une multitude de plantes - qui survivaient plus ou moins dans notre salon. Mon père avait un petit carré de terre dans le jardin communautaire. Il y passait ses samedis et ses dimanches pour ramener quelques tomates, poivrons et oignons.

Et moi, je jouais sur le béton. On jouait dans la rue, de grandes joutes de cachette. Tous les enfants de la rue y participaient et l'été, le jeu durait jusqu'à ce que le soleil soit presque couché. Nous rentrions alors à la maison, il fallait prendre le bain, se mettre en pyjama et alors nous avions encore quelques minutes. On sortait sur les balcons en pyjama et on se racontait des histoires jusqu'au coucher.

Et puis, je jouais dans la ruelle. On jouait aux élastiques, on sautait à la corde, on s'entretuait au ballon. On attendait la venue du camion de fruits et légumes, la cloche du monsieur qui aiguisait les couteaux et même parfois un vendeur de ballons et peluches. On courait même derrière le camion des éboueurs. Nous avons perdu des ballons dans la cour du voisin qui refusaient de nous les redonner. Nous avons vandalisé la porte du même voisin. Il ne l'a jamais dit à nos parents.

Puis les années ont passé. Et j'ai passé des soirées sur le balcon (avant ou arrière) à papoter avec mes amies des garçons du quartier... Il y a eu des soirées bien arrosées dans les cours voisines, des chicanes de balcons, du commérages et du linge étendu sur les cordes à linges.

Je rêvais de fleurs et d'arbre. Mais je rêve aujourd'hui de mon enfance rempli de ruelles, balcons et cordes à linge.

« J’habite au cœur des cordes à linge – où les oiseaux viennent quand même chanter – malgré l’absence d’arbres – je suis du quartier des fils électriques » [Sylvain Lelièvre]

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17 juin 2015

Acceptation

2015-06-17Ici, je suis volubile. Je parle de ma mère au moins 3 fois par année: à son anniversaire de naissance (21 janvier), à la fête des mères et aujourd'hui, le 17 juin, anniversaire de sa mort. J'ai aussi mes petites archives de Pauline, où je pose des souvenirs d'elle et des réflexions sur elle.

C'est ici que je partage le vide laissé par son départ. C'est ici que je laisse paraître ma tristesse. Vous êtes mes lecteurs captifs. Je vous oblige à lire mes soupirs. Bon, vous cliquez peut-être rapidement sur le petit x pour vous soustraire à mes mots larmoyants, mais c'est normal. Et je le comprends. J'ai le droit de partager mes états d'âme et vous avez le droit de ne pas les lire.

Mais c'est ici que je suis volubile. Ailleurs, dans ma vie physique, je suis muette. J'en parle peu. J'en parle si peu que même les gens proches de moi oublient que ma mère me manque. Que son absence est un cri quotidien. Parce que je suis forte et que je l'accepte. On me dit que je suis forte et cette force qui semble être mon masque normal est aussi ma faiblesse.

Car je l'accepte en principe. Je l'accepte car il faut bien vivre. Je l'accepte car je ne peux faire autrement et que la vie c'est la vie et c'est la mort. Accepter c'est vouloir vivre dans la douceur. Mais accepter peut aussi vouloir dire pleurer silencieusement tous les jours. L'un n'empêchant pas l'autre.

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10 mai 2015

Le moment captif d'un dimanche : protection

2015-07"L'asile le plus sûr est le sein d'une mère." [Jean Pierre Florian]

On est un bébé, un enfant, on se blottit sur notre maman. On grandit petit à petit, on se sauve et on veut montrer qu'on est grand. Mais parfois on ne comprend plus rien, on a peur et on pleure doucement ou même violemment. C'est d'elle qu'on rêve alors secrètement.

Elle n'est pas toujours parfaite. Elle fait pleins d'erreurs et redevient parfois elle-même une fillette. Elle peut bouder et crier, chialer et sembler n'être jamais satisfaite.

Il arrive aussi qu'elle nous a quittés. Depuis un jour, depuis des années. On vit notre vie : on court, on travaille, on aime, on soupire, on haït, on respire, on sanglote, on hurle, on chante, on rit... sans répit, pour l'éternité. Et quand je sens que je vais m'échouer, quand je crois que je vais m'écrouler, je rêve de son sourire, je rêve de sa voix et je m'imagine me perdre dans son infinité.

"Une mère connaît les recettes, celles qui nourrissent, celles qui font grandir." [Pam Brown]

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25 février 2015

Journée du chandail rose...

Vous savez, je relis mes textes (ici et ici) et je me rends compte que je ne dis pas grand chose.Je n'ai pas envie de tout raconter. J'ai choisi cette histoire car elle avait une "suite". Ce qui est rare. Mais en la relisant, elle me semble banale. R. n'était pas la seule et je pourrais vous raconter d'autres histoires. Et vousInt savez, certaines sont assez insignifiantes et d'autres plus brutales... Des gestes et des paroles. Mais je crois que ce sont les mots qui m'ont le plus blessée.

J'aimerais souligner quelque chose... Je n'excuse pas les intimidateurs de mon histoire. Mais aujourd'hui, je suis capable de voir des nuances. De voir des vies complexes. Mais la petite fille que j'étais ne voyait pas ces nuances, ces vies... Ce qui fait que à ce moment, j'étais dévastée, malheureuse. Mais vous savez même si on a l'impression que cela ne finira jamais et que c'est la fin du monde... On peut passer à travers et on continue sa vie... cela semble interminable mais ce n'est qu'un moment.

Je vais garder des cicatrices de ces moments toute ma vie. Mais ce ne sont plus que des cicatrices. Elles sont là, mais ne sont qu'un mauvais souvenir. Elles sont importantes, mais sans importance. Je  ne sais pas si cela fait du sens, mais pour moi, oui.

J'ai réalisé hier après-midi que le 25 février - donc aujourd'hui - était la Journée du chandail rose ! C'est une drôle de coïncidence. Ce matin, j'ai mis mon chandail rose. La bibliothèque est près d'écoles et pour moi c'est important qu'on le souligne. Pour savoir comment la journée a commencé, c'est ici.

Je n'ai pas de solutions. Juste des souvenirs...

 

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24 février 2015

Point de vue - Suite

019b_1980Je continue... (Voir le premier texte).

Je ne raconterai pas tous les détails. Résumons en disant que R. n'était pas la seule mais était la principale source de mon malheur.

Mais le temps passe et je suis à environ 6 mois de la fin de mon primaire. Pour une raison que j'ignore, notre enseignante avait décidé que nous ferions un grand projet en équipe qui s'étalerait sur plusieurs semaines. Et encore pour une raison inconnue, elle décida de former elle-même les équipes. J'étais horrifiée. J'avais quand même une ou deux copines et quelques enfants avec qui je m'entendais assez bien et voilà que j'étais en équipe avec trois enfants qui me niaisaient régulièrement ou qui m'ignoraient royalement. Il y avait entre autre un garçon, P., qui était le plus populaire de l'école. Vous savez la star. Il était de ceux qui me trouvait insignifiante, nerd, kétaine ; mais, il me trouvait si insignifiante qu'il se faisait un point d'honneur à ne jamais me parler.

Nous commençons notre travail. Tous les jours, nous étions en équipe pour une partie de la journée. Heureusement, ces enfants n'étaient pas les pires et en gros ils étaient finalement bien contents d'être avec la "bol", car je faisais tout le travail. Au fil des jours, j'ai commencé à relaxer. Je m'habituais. Je trouvais les idées, écrivais les textes, mais je parlais le moins possible. En gros je laissais les autres s'amuser, faire des farces, rire et ne rien faire. Mais leurs farces n'étaient pas dirigées vers moi donc je respirais un peu.

Je vous ai déjà dit que R., même si elle régnait sur l'école, faisait quand même un peu peur à tout le 134_1981monde. Je vous rappelle aussi qu'elle était haïtienne. Un jour, nous travaillions en équipe. C'était un vendredi. Je m'en souviens. Il était presque 15h00. La journée et la semaine étaient presque terminées et j'avais hâte de jouer dans ma cour avec mes vraies amies (qui n'allaient pas à la même école que moi). Je me souviens aussi que j'étais fatiguée. Soudainement, nous entendons R. commencer à parler plus fort. Une des petites filles de mon équipe dit qu'elle espérait qu'elle ne ferait pas une "crise". P. dit alors un commentaire raciste qui la traitait de "négresse". Et moi, sans même y penser, j'ai dit : "ce n'est pas une négresse, c'est une tigresse".

Et alors, vous me direz. Mais c.est que les trois se sont mis à rire aux éclats. Et P., le garçon le plus populaire de l'école m'a poussé un peu et dit : "je savais pas que tu pouvais être cool". Il me semble que la cloche a sonné quelques secondes après, mais peut-être pas, c'est flou. Car, la petite solitaire que j'étais, a tellement été heureuse de se faire traiter de "cool" par le gars le plus cool de l'école que je n'entendais plus rien. Je suis partie chez moi. C'était étrange. Je me sentais déjà coupable d'avoir dit une "méchanceté", mais j'étais tellement heureuse. Et puis, je me suis sentie conne. C'était vraiment des sentiments confus pour la petite fille que j'étais.

Et puis, les semaines suivantes furent différentes. Oh j'avais encore des problèmes et R. me faisait encore la vie dure. Mais P. et ses amis me disaient "allô" quand je passais près d'eux et on m'a un peu laissée tranquille. Parce que vous savez... le gars le plus cool me saluait et me trouvait ok, finalement. Et l'année s'est terminée dans un calme assez nouveau pour moi. Le primaire était fini et j'allais au secondaire. J'ai réussi à sortir de ce cycle... Une autre école, une autre vie. Tout le monde a son chemin. Le mien m'a menée vers de la musique que mes parents ne comprenaient pas et un look qu'ils comprenaient encore moins. Mais ils savaient que j'allais mieux, j'allais bien. Et que j'étais heureuse - bon "plus" heureuse qu'avant. Mais c'est une autre histoire.

Mais l'histoire que je raconte n'est pas terminée.

272_1996J'avais 25 ans. J'habitais en appartement depuis quelques années. Mais je retournais au moins une fois par semaine chez mes parents. Même s'ils n'habitaient plus dans ce quartier, un des trajets en autobus pour aller chez mes parents passait par celui-ci. J'étais assise dans l'autobus. En avant. Je me souviens même de la place. J'avais mes écouteurs et j'étais un peu dans mon monde. Puis, j'ai vu cette fille assise en face de moi me faire des sourires et me faire signe de la main. J'ai enlevé mes écouteurs. Je n'avais aucune idée de qui c'était. Une grande fille noire de mon âge. Je ne la reconnaissais pas du tout. "K. ? C'est toi, K.?", qu'elle me dit. "Heu... oui?", que je réponds. "C'est moi, R. Tu te souviens on a été à Ste-L. ensemble".

Je ne sais pas comment l'exprimer. Mais je me suis sentie mal... Dans un roman, il y aurait une multitude de façons de le dire : mon sang n'a fait qu'un tour, la couleur a quitté mon visage, je suis devenue blanche, etc. ... Je ne sais pas. Mais je sais que je me suis sentie mal et désemparée.

Elle souriait. Je répète : elle souriait. Et elle continuait à parler. Je ne me souviens pas de tout ce qu'elle disait car honnêtement, je ne comprenais pas trop pourquoi elle me parlait. J'entendais des mots... école, ballons, amis, enfance... Et puis, une phrase. Puis, elle s'est levée. "C'est mon arrêt."

Une phrase. Je vais être honnête, je ne me souviens pas des mots exacts. Mais je me souviens parfaitement de ce qu'elle a dit. Elle a dit qu'elle était vraiment heureuse de m'avoir revue. Que j'étais un de ses meilleurs souvenirs du primaire parce que j'étais "fine" contrairement aux autres. Et elle m'a embrassée sur les deux joues avant de descendre. Je ne me souviens même pas si j'ai dit un seul mot. J'imagine que oui. Mais je ne me souviens pas de ce que j'ai pu dire. J'étais comme dans un cauchemar/rêve... Au ralenti.

Je suis arrivée sur mes parents. Et ce n'est que le soir chez moi, que j'ai pu revivre ce moment. Je pense que j'ai pleuré pendant toute la nuit. Et puis, j'ai réalisé des choses :

  • R. était une tof de l'école.
  • R. terrorisait nombre d'enfants, dont moi.
  • R. me ciblait particulièrement et régulièrement. Elle m'a blessée psychologiquement ET physiquement.
  • R. souffrait de terribles crises d'épilepsie qui la stigmatisait, l'isolait, faisait qu'on avait peur d'elle et qui devait la faire horriblement souffrir.
  • Un commentaire stupide et raciste sur R. et dont j'avais honte même à l'époque, a fait que pour les derniers mois de mon primaire, certains enfants qui me "niaisaient" m'ont ensuite trouvée "ok".
  • Pendant un moment, j'ai été vraiment heureuse qu'on me trouve "cool". Même si je savais très bien que c'était parce que j'avais moi-même été méchante envers quelqu'un d'autre.
  • R., des années plus tard, se rappelait de moi comme de quelqu'un qu'elle avait bien aimé au primaire parce que j'étais gentille avec elle. J'étais un bon souvenir de sa vie.

Et donc, rien n'est aussi simple qu'on le pense. Les enfants sont méchants. On ne sait rien de la vie de ces enfants. Parfois rien n'explique et rien n'excuse. Parfois, il y a des nuances.

Si vous vous demandez si j'ai pardonné à R., je vous dirais que non. Et je vous dirais que oui. Elle a été horrible avec moi. (Je répète, ce ne fut pas la seule, mais c'est l'histoire que je raconte). Et je la déteste encore. Mais je lui pardonne. Je la remercie même. Mais quand je repense à ces années qu'elle m'a gâchée, j'ai envie de crier. Mais je sais que cela ne sert à rien.

C'est confus. Je sais. Je rêve parfois à des années de primaire sans toutes ces larmes et tout ce stress. Mais aujourd'hui, je suis celle que je suis à cause et grâce à ces larmes. Ces larmes n'étaient pas nécessaires. Elles n'auraient dû exister. Mais elles ont existé. Mais j'ai compris assez rapidement - dans un sens, parfois inconsciemment - que ce n'était qu'un moment. Des moments. Que j'étais jeune. Que je grandirais. Que je vieillirais. Que je vivrais d'autres choses. Je sais que pour certains, c'est plus long. Mais il faut croire en soi. Croire que ces mots ou même ces gestes sont sans importance ou seront sans importance... éventuellement ... ou plutôt qu'ils perdront l'importance qu'on leur donne.

Je n'ai pas de solution miracle car chaque personne est différente. Et chaque situation est unique. Mais moi, j'ai survécu. Je ne suis pas particulièrement forte. Mais j'aimais trop de choses dans la vie pour abandonner. J'ai pleuré. J'ai détesté la vie. Et j'ai détesté ma vie. Mais j'ai laissé ma vie l'opportunité de m'apporter d'autres souvenirs.

C'est tout. Vous vous demandez peut-être pourquoi j'ai mis tant de photos. Simplement parce que je voulais vous montrer qu'on peut sourire tout de même. Parce qu'on peut sourire et rire quand même. Parce que ma famille a fait toute la différence.

C'est tout. Je ne sais pas trop quoi ajouter. C'est une histoire. Comme une autre.

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23 février 2015

Point de vue

149c_1979Je n'aime pas ce titre. Mais c'est le seul qui me vient à l'esprit. L'Or Rouge parle d'un sujet grave et je ne pense qu'à cela depuis des jours. Nous avons pleins de livres sur le sujet à la bibliothèque - avec sûrement de meilleures analyses que les miennes - et je suis loin d'être une experte sur le sujet. Mais j'aimerais partager une petite tranche de vie sur l'intimidation.

Comme je l'ai dit à L'Or, j'ai été victime d'intimidation au primaire. Ma soeur a aussi été victime d'intimidation et pour elle ce fut beaucoup plus violent. Au point que j'ai dû, en tant qu'adolescente (qui avait été elle-même, je le rappelle, victime d'intimidation), intimider son intimidatrice pour qu'elle laisse ma soeur en paix. C'est tout dire. Je n'entrerai pas dans les détails... c'est l'histoire de ma soeur.

Je veux simplement partager une histoire en particulier de cette période... Cette histoire a changé ma vie. Je suis qui je suis à cause, malgré et grâce à cette histoire. Cette histoire a eu lieu dans une période difficile de ma vie, que je me rappelle avec encore des larmes au coin des yeux. J'ai été chanceuse. Et je suis forte aujourd'hui à cause de cette période de mon enfance. Et à cause de cette histoire en particulier.

Ce texte sera très long... je vous avertis... Mais pour ne pas trop alourdir, je couperai le texte en deux articles.

J'étais une enfant très timide, très introvertie. J'aimais les livres et l'imaginaire ; longtemps j'ai eu des amis imaginaires ; je n'aimais pas les pantalons et ne mettais que des robes ; j'étais très sensible et un peu naïve ; j'avais les cheveux longs et gras ; j'avais un duvet foncé au-dessus des lèvres et de gros sourcils ; et j'avais des notes incroyablement bonnes... Tout ceci a fait que j'étais un peu la cible préférée des enfants de mon école. J'avais quelques amies. Rassurez-vous. Mais certaines ce sont avérées de "fausses" amies. Passons. Enfin, j'ai eu un primaire (au Québec de 6 à 10-11 ans) absolument horrible. Quelques bons moments, d'accord, mais en gros, je préfère l'oublier.

Je ne vous conterai pas tous les incidents et toutes les intimidations. Il y en a eu beaucoup. Je veux quand même souligner deux choses. Premièrement, j'ai quand même quelques bons souvenirs de ces années d'école. Comme quand des enfants de ma classe prenaient des livres pour moi à la bibliothèque car j'avais atteint mon maximum et qu'ils n'en voulaient pas... Mais ils sont peu nombreux. Cependant, ils sont importants. Il faut être capable de se souvenir des bons moments. Et deuxièmement, ma vie familiale et les amis que j'avais à l'extérieur de l'école ont fait que sur les photos je souris. (C'était, je suppose moins pire dans le temps qu'aujourd'hui... les réseaux sociaux ne me suivaient pas chez moi.).

Alors voilà l'histoire.002_1980

À mon école, plusieurs enfants riaient de moi et me harcelaient, mais une petite fille se démarquait du lot. Je l'appelerai R. J'habitais un quartier pas très riche et assez dur. Dans le temps, c'était loin d'être aussi "dur" qu'aujourd'hui, mais quand même. R. était haïtienne. Cela n'a rien à voir avec ce qu'elle était et ce qu'elle m'a fait, mais cela va avoir un rapport avec ce que cette histoire m'a fait réalisé.

R. était très "tof" comme on disait. C'était une dure. Elle menait l'école. Elle faisait peur à beaucoup de monde. Je n'étais pas "spéciale" dans ce sens. Et même ceux qu'elle n'intimidait pas, avaient un peu peur d'elle. En plus d'être "tof", elle avait à l'occasion de graves - et complètement terrifiantes - crises d'épilepsie. Imaginez une fille criant, plantant un compas dans la main d'un autre élève, s'écroulant, bavant et convulsant sur le plancher, et vous aurez une idée de ses crises. Elle le savait et utilisait cela pour faire peur aux autres.

Aux récréations, on devait jouer dehors. Et on était obligé de jouer au ballon chasseur. Je ne sais pas si vous connaissez le ballon chasseur, mais dans sa version cour d'école, c'était assez violent. Ce ne l'est sûrement plus, mais dans le temps... ouf. Je détestais jouer au ballon chasseur. C'était un cauchemar quotidien, et même bi-quotidien puisqu'on y jouait deux fois par jour. Je n'étais, et ne suis toujours pas, sportive. Je déteste le sport, et je n'étais et ne suis pas bonne. J'étais la "poche". La dernière à être choisie dans les équipes, c'était moi. Ça faisait partie évidemment du tout : nerd et poche dans les sports. Les équipes étant formées en début d'année, mon équipe était prise avec moi. Je n'arrivais jamais à attraper le ballon et j'étais incapable de "tuer" quiconque les rares fois que je l'attrapais - je n'avais pas assez de force dans mon lancer. Mon but était évidemment de me faire tuer rapidement pour sortir du carré, mais le problème c'est que j'avais peur du ballon et des "garnottes" pourtant interdites. Alors ce qui arrivait, c'est que j'esquivais le ballon. Pour ça, j'étais très bonne... intuable... mais cela faisait que je restais souvent seule sur notre terrain et tout le monde me garrochait le ballon pour me tuer. Cela finissait de deux façons : soit la cloche sonnait et la partie ne finissait pas (ce qui n'était pas très populaire dans aucune des équipes) ou alors je me faisais tuer et j'avais un bleu resplendissant pour en témoigner. Enfin... j'haïssais ce jeu.

R. jouait au ballon chasseur. Elle n'était jamais dans mon équipe. Elle était très forte. Une très bonne joueuse que tous voulaient dans leur équipe. Parce que quand R. était dans ton équipe, tu gagnais. Elle n'était jamais dans mon équipe. Et dans un nombre incalculable de parties, je restais seule dans mon carré face à elle qui, en bonne joueuse, faisait tout pour m'éliminer. Le problème c'est qu'elle était experte en "garnottes" hyper puissantes et que celles-ci atterrisaient - beaucoup trop souvent pour être une erreur - dans mon visage. Évidemment, il est interdit de viser le visage ou la tête. Mais malgré mes nombreuses visites à l'infirmerie, personne n'a jamais rien dit et elle n'a jamais été "punie" pour ses gestes. Je faisais des cauchemars de ces récréations. J'étais heureuse quand il pleuvait et que nous devions rester à l'intérieur.

Avant que vous ne me le demandiez, non, rien n'a jamais été fait pour cette situation. Pour deux raisons. Tout d'abord, dans le temps, on ne trouvait pas cela très grave. Quelques minutes à l'infirmerie et quand ma tête ne tournait plus, on me renvoyait en classe. Et ensuite, j'étais vraiment une enfant renfermée et je n'en ai jamais parlé à mes parents.

Je suis déjà longue alors je continue bientôt dans un 2e article...

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21 janvier 2015

Les archives de Pauline : Imprécision

013Une photo floue. Toute jeune elle est. Et elle se dépêche car elle sort en boîte. Toute jeune et insouciante elle était. Je ne l'ai évidemment pas connue à cette époque. Évidemment. 

Une photo floue. Elle a été surprise par le photographe. Pas de deuxième photo. Personne ne se doutait que la photo serait floue avant de la faire développer. C'était une chance à prendre. On prenait moins de photos dans ce temps-là. On économisait les prises. Et on prenait le risque que la photo soit ratée. Mais on a conservé la photo.

J'aime cette photo floue. J'aime la voir jeune, insouciante, virevoltante.

Mais la photo est floue. On ne la voit pas bien. Son visage est imprécis. On le distingue à peine. Comme mes souvenirs d'elle. Mes souvenirs deviennent flous. Ils s'embrouillent.

Le souvenir de son visage s'efface doucement. Les photos que je contemple sont différentes de ce souvenir. Le souvenir de son visage qui me sourit se confond petit à petit avec les images photographiques. Je sens que j'oublie la douceur de sa peau, les plis sur son visage, son sourire si rare en photo, l'odeur de son cou, la couleur de ses yeux, le son de sa voix... Elle s'efface, elle devient floue...

Cela fait trop longtemps que tu es partie et j'ai l'impression que tu deviens floue... je ne me souviens de toi que par les photos... ma mémoire fait défaut... ton image s'efface.

Mais je n'oublie pas ton anniversaire, maman... Je ne t'oublie pas.

 

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