Il y a de ces voyages importants. Pas de grands voyages, non. Mais des voyages obligatoires et sentimentaux. La première fois que j'ai vu ce village, j'avais 11 ans. Je dois avouer qu'il ne signifiait pas grand chose pour moi. En fait, c'était la finalité d'un voyage en Espagne qui m'exaspérait au plus haut point.

C'était l'été. Mon dernier été avant de commencer le secondaire. J'avais tant de chose à faire, tant de projets avec mes amis... Mais non, nous devions aller en Espagne. Voir la famille. Trois semaines à Barcelone. Puis ce voyage en auto vers l'Andalousie. La destination finale du voyage étant le village natal de mon père. Le minuscule village où mon père était né et avait passé son enfance. Un minuscule village de la province de Granada, perdu dans les montagnes de la Sierra Nevada... Alicún de Ortega.

J'ai peu de souvenirs de ce voyage. Je me souviens d'un long trajet en auto, de champs d'oliviers, de la chaleur, de l'air fatigué de ma mère, de mots que je ne comprenais qu'à moitié, de chambres d'hôtels, de lunchs sur le bord de la route. Et je me souviens vaguement du village. Je me souviens de petites rues. De maisons blanches. Encore de la chaleur. De la place principale. De la fête du patron du village. Des feux d'artifices pendant la fête. De la chèvre que la vieille dame avait égorgé devant nous pour la fête.

Toute ma vie... depuis cette visite en 1982... mon père a dit "Un jour, je vais retourner voir mon village". Mais sans jamais y aller. En remettant chaque année, ce voyage. Alors cette année, j'ai dit : "Ça suffit... on y va, un point c'est tout !" J'ai tout préparé et je ne lui ai pas donné le choix. Et donc, 28 ans plus tard, ce janvier de 2010, nous sommes partis en avion pour Granada. Puis en auto, nous avons suivi la route nous menant vers ce "fameux" Alicún de Ortega.

Alicun1La route fut impressionnante, je dois l'avouer. Des paysages entre le désert et la montagne. Entre terre et neige. La région avait subi de fortes pluies quelques jours auparavent... et ce, depuis des semaines. Alors, il y avait beaucoup plus de vert qu'à l'habitude.

Et puis nous sommes arrivés. À ce village. Pendant tout le trajet, mon père nous avait raconté des histoires. Des histoires de son enfance. Certaines, je connaissais et avais entendues de nombreuses fois, d'autres étaient nouvelles. Il semblait énervé. Il ne cessait de rire.

Petit village. Oui. Mais plus grand que dans mes souvenirs. Nous nous sommes promenés. "Cette maison... la maison de ta tante Justa... celle-ci... lla famille de mon ami Cristobal y vivait... Ici, c'est la grande place... ils ont changé le nom !... Ces maisons sont nouvelles... Tu vois le panneau annonçant la station de train... il n'était pas là avant, mais c'est à cette station que nous nous sommes rendus (à pied et à dos d'âne) pour déménager à Barcelone... C'est ici que la fête de village a lieu, chaque année, tu t'en souviens quand nous sommes venus en 1982 ?... "

Et puis finalement, nous avons trouvé "LA" maison où il avait grandi... elle avait un peu changé... elle avait une nouvelle peinture, des rénovations... Il n'était pas certain. Une vieille dame s'est arrêtée... "Vous cherchez quelque chose?" Et puis, nous avons commencé à parler. Oui, c'était la bonne maison. Elle se souvenait de la famille de mon père. Elle a parlé de ma grand-mère, de mes cousins... Elle nous a raconté sa vie dans le village... Elle nous a raconté le village aujourd'hui, les nouveautés. Elle nous a parlé du passé, du présent, du futur ! Enfin... nous avons placoté un bon moment. Que de souvenirs ! Alicun2

Et puis nous avons continué la promenade... pour aller finalement luncher dans le seul petit bar ouvert en ce vendredi de janvier. On nous regardait un peu bizarrement. Surtout, que nous parlions en français (j'ai bien essayé de parler en espagnol avec mon père... mais c'est impossible... il a vécu près de 40 ans au Québec, il nous a toujours parlé en français... donc ensemble on parle en français !). Et puis, après le repas, somme toute très bon, nous avons continué notre visite.

La dernière chose que mon père voulait faire avant de partir était d'acheter des saucissons, qu'il disait unique à Alicún. Principalement du chorizo et de la morcilla. La seule charcuterie semblait fermée. Mais une dame balayant son porche nous proposa d'aller chercher le propriétaire qui lunchait chez lui à deux pas. Ce que nous avons fait ! Et mon père est reparti avec 10 kilos de saucissons ! Et avec l'assurance du charcutier qui affirmait qu'il suivait encore la recette établie il y a des années par les femmes du village - et dont ma grand-mère faisait partie ! (Verdict: mon père dit que c'est très semblable mais pas tout à fait ! ;) ).

Puis nous avons quitté le village. Notre voyage continuait vers Granada et d'autres villages. Je ne sais quand je reverrai ce petit village. Mon père, quant à lui, promet de revenir cet été ! Et que cette fois-ci, il le fera... il veut absolument revoir la fête annuelle de son village, au moins une dernière fois !

Alicún de Ortega

  • Communauté autonome : Andalucia
  • Province : Granada
  • Région : Guadix
  • Altitude : 687 m.
  • Population : 570 à 783 Alicuneros (varie selon les sources)
  • Rivière bordant le village : Guadahortuna
  • Montagne : Cerro de Alicún
  • Cultures : Vignobles et Oliviers
  • Plats typiques : Migas, Gachas, Andrajos, Alfajores, Embutidos, ...
  • Précipitations : Rares mais violentes
  • Fêtes populaires : 12 et 13 mai Fête de la Vierge de Fátima -- 15 au 18 août, Fête de la Virgen del Carmen

Alicun3Petit village aux limites de la région de Granada en Andalousie, situé dans la Sierra nevada-Baza. Le village a perdu beaucoup de ses habitants après la guerre civile. La plupart a quitté le village pour émigrer dans d'autres villes, notamment en Catalogne (Comme la famille de mon père). Tranquille pendant les mois d'hiver. La population se compose alors plutôt de gens plus âgés ; les gens plus jeunes se déplacent dans les villes plus importantes pour travailler. L'été, le village voit sa population augmenter, principalement pendant les vacances estivales et les fêtes locales.

Il y a peu de tourisme au village, même s'il possède quelques monuments (sanctuaire, église du XVIe siècle, etc.). Les fêtes locales amènent cependant beaucoup de visiteurs. Elles sont ponctuées de feux d'artifices, de repas communs et parfois encore "d'abattage" publics des porcs et autres animaux qui seront mangés lors des fêtes. Mais cette tradition tend à disparaître et même à être interdite.

Le village est considéré comme un des plus anciens de la région. Il est connu sous différents noms: Acatucci (romain), Agatugia et on mentionne le village dans plusieurs textes arabes du Moyen-Âge sous le nom de Al-liqun. Le nom évolua ensuite, on retrouve les graphies de Al-liqún, puis Al-liqut, Alicum, Alicur, et finalement Alicún.

L'endroit où se trouve le village a été occupé depuis la préhistoire et on a retrouvé de nombreux vestiges. Les Romains occupèrent aussi l'endroit ainsi que les musulmans. L'histoire a aussi marqué le village et la région au XIVe siècle.

Près d'Alicún de Ortega est située une station balnéaire très connue: Alicún de las Torres. (C'est là que nous avions logé en 1982... je me souvients très bien des piscines !!!). Les eaux sulfatées, bicabonatées et très minéralisées ont des propriétés curatives et se maintiennent habituellement aux alentours de 35ºC. Selon les propriétaires du site, les romains utilisaient déjà ces eaux à des fins thérapeutiques. La structure hydraulique serait encore celle installée par les Maures.

La région offre beaucoup d'autres endroits à visiter: un immense ensemble de dolmens (environ 200), des formations géologiques impressionnantes, plusieurs maisons troglodytes, grottes, vestiges néolithiques et ibères, gravures en pierre (Pétroglyphes) et autres villages sympathiques.

Sources à consulter