ResteVie01Le reste de sa vie : roman / Isabelle Marrier. — [Paris] : Flammarion , c2014. – 141 p. ; 22 cm. – ISBN 978-2-0813-1417-7

Quatrième de couverture

« Voici son dernier jour à la Xenon. Fin du charivari de biberons et de rapports, de trains de banlieue, de fêtes d'école, de mots d'excuse, de contrôles techniques et de vaccins en retard, et les gros chagrins à six ans et six heures du soir quand le frigo est vide et que le téléphone sonne. Désormais, elle prendra la mesure des choses. L'une après l'autre. Elle vivra une seconde enfance auprès des petites, goûtant à nouveau la naïve plénitude des choses minuscules, gommettes et gouttes de pluie. »

Délia aurait voulu que cette journée, la dernière avant son congé parental, soit réglée comme du papier à musique. Elle avait tout prévu, sauf de se laisser déborder par elle-même. Jusqu'à commettre l'irréparable. Ce court roman nous entraîne dans vingt-quatre heures de la vie d'une femme et nous fait assister, impuissants, à son destin qui bascule. En distillant subtilement tous les signaux d'alerte, ResteVie02Isabelle Marrier campe une inoubliable Délia et écrit une tragédie aussi parfaite qu'un crime.

L’auteur

Isabelle Pestre est née en 1965 en France. Après avoir dirigé pendant une quinzaine d'année une entreprise spécialisée dans la surveillance des médias, elle publie son premier roman La onzième heure en 2011. En 2012, elle publie son deuxième roman, La rencontre. En 2014, elle publie son troisième roman sous le nom d'Isabelle Marrier. Elle vie aujourd'hui à Versailles où elle continue d'écrire, tout en se consacrant à ses cinq enfants. 

Bibliographie

  • La onzième heure (2011)
  • La rencontre (2012)
  • Le reste de sa vie (2014)

Mes commentaires

Ce roman est court et terriblement efficace. Il semble tout d'abord assez inoffensif. On semble errer dans un quotidien banal. Une jeune femme, Délia, a décidé de prendre un congé parental pour s'occuper de ses trois enfants, principalement de la petite dernière, un bébé encore. Son mari, Jérôme, quoique peu enthousiaste à l'idée, peut supporter financièrement sa famille.

Le roman débute donc sur le matin de la dernière journée de travail de Délia. On suit la routine matinale de ce couple, de cette famille. Une routine ordinaire, quotidienne, anodine. Mais sous les apparences de la petite famille parfaite, il y a des fissures partout. Délia est épuisée, maladroite, oublieuse ; Jérôme est tyrannique, froid, à la limite du pervers-narcissique. Délia n'a qu'un souhait, passer à travers cette dernière journée pour se retrouver dans le calme de sa maison avec ses trois enfants. Ce matin qui débute le reste de sa vie est difficile à lire tant il est banal et tant chaque instant est décrit minutieusement et douloureusement. Chaque détail souligne la tension entre Délia et Jérôme. Chaque geste est difficile pour Délia. Et elle a peur, peur de déplaire à son mari, de faire un mauvais geste, de se tromper, de même demander la voiture pour cette dernière journée... cette peur est palpable. Tout comme l'arrogance de Jérôme, son dégoût, son mépris, son impatience, ses reproches, sa froideur. Ces premières pages sont pesantes, et pour moi, à la limite de l'insoutenable.

Une dernière journée, un dernier matin et elle sera libre. Elle doit passer à travers ces quelques heures, courir encore un peu : préparer le petit déjeuner pour toute la famille, préparer les lunchs pour les enfants, les préparer pour l'école. Tout en évitant de déplaire à son mari. Mais tout va mal, elle oublie tout. Elle finit par avoir le courage de demander la voiture à Jérôme car elle doit aller déposer les enfants à l'école et le bébé chez la nounou. Il est furieux. Elle part tout de même en voiture pour cette dernière journée de travail. Il fait chaud et elle court après le temps. Elle va porter les enfants, arrive en retard au bureau, parle aux collègues, songe à ce que sa vie sera maintenant. Ce que sera le reste de sa vie. Elle pourra se consacrer à sa famille et être la femme et la mère parfaite qu'espère Jérôme. Elle ne sera plus maladroite, oublieuse, elle ne fera plus d'erreurs. Mais rien ne se passera comme elle le veut et un oubli changera tout. Et le reste de sa vie ne sera jamais comme elle l'espèrait.

Un roman intense, dérangeant et horrible où on voudrait pouvoir tout changer. J'ai détesté Jérôme à en vouloir le tuer. Quel personnage détestable. Et Délia m'a exaspérée même si j'aurais voulu la bercer doucement. Le début lent et routinier est parsemé d'indices qui annoncent la tragédie de la fin. Je dois avouer que dès les premières pages, j'avais deviné l'irréparable annoncé dans la quatrième de couverture. Chaque mot amenait Délia a faire un ultime oubli. L'histoire d'une journée. Et quand on sait finalement, quand les appels se font,que les gens s'aperçoivent de tout, quand la chaleur est insoutenable, il est trop tard. Tout bascule.

L'auteur nous offre un roman triste, humain, angoissant, et enrageant. Je l'ai lu en quelques heures. Je l'ai aimé et détesté. Il m'a secoué et choqué, il m'a mise en colère. Beaucoup d'émotions. Trop peut-être. Une petite erreur peut faire basculer une vie. Le texte est bref, direct, délicat et efficace. Et j'ai lu le roman en criant presque que c'était trop évident, qu'elle devait se réveiller, que personne ne pourrait faire un oubli de ce gene... que... mais malheureusement, des vies ordinaires basculent parfois dans l'insoutenable à cause d'un instant.

Les mots de l’auteur

 « Telle est la  maison, ce lieu désarmé, d’où l’on entend tomber la pluie et venir le soir. Éloïse et Flore se blottissent, avec des bruits de moineaux, sur le canapé, face à la fenêtre ouverte sur le couchant. Elles sont petites filles en majuscule, claires et roses, à queue-de-cheval, rires ;a fossettes et douces joues. Elles sautent à tire d’ailes entre les meubles, campent sous la table, pirouettent des danses d’elles seules connues. Le plan de l’appartement n’a rien à voir avec leur géographie ; seule la lumière dessine les lieux de leur tranquillité et de leurs effrois. » p. 17

 « Chaque geste tricote chaque minute les unes aux autres. Ce qui est fait aussitôt avalé par ce qui est à faire. Ni œuvre ni regret, mais, au bout du compte, du sommeil dans des draps propres, les meubles sans poussière, Noël à temps, et si peu de fleurs. » p. 19

« Ce fut un commencement prolongé, jamais un dessein amoureux, mais une semblance d’accord qui s’obstinait ; il fallait en faire quelque chose.

Ils se comparaient, ils se convenaient. Le temps s’étaient mis à cisailler leurs vies, ils avaient besoin d’un avenir.

C’est le moment. Ils reposent leur verre, se sourient l’un à travers l’autre. Ils se promettent ce qu’ils ignorent. On se marie, on aura une voiture neuve et des enfants, on choisira des carrelages de salles de bains. Leurs mains laissent fuir des caressent, leurs phrases achèvent un amour ébauché, ce croquis banal qu’ils encadreront pour l’accrocher au mur de leur entêtement.

Rien ne dérive, rien ne se rêve. Tu as fermé le gaz ? Je ne t’aime pas. On a loué une maison en Bretagne pour quinze jours. Que fais-tu là ? Achète le pain en rentrant. J’ai coupé mes ailes, mangé mon cœur, et tu es là. Tu as fais le contrôle technique ? » pp. 101-102

Pour en savoir un peu plus…