Les métamorphoses du vampire

Charles Baudelaire

La femme cependant, de sa bouche de fraise,
En se tordant ainsi qu'un serpent sur la braise,
Et pétrissant ses seins sur le fer de son busc,
Laissait couler ces mots tout imprégnés de musc:
- "Moi, j'ai la lèvre humide, et je sais la science
De perdre au fond d'un lit l'antique conscience.
Je sèche tous les pleurs sur mes seins triomphants,
Et fais rire les vieux du rire des enfants.
Je remplace, pour qui me voit nue et sans voiles,
La lune, le soleil, le ciel et les étoiles!
Je suis, mon cher savant, si docte aux voluptés,
Lorsque j'étouffe un homme en mes bras redoutés,
Ou lorsque j'abandonne aux morsures mon buste,
Timide et libertine, et fragile et robuste,
Que sur ces matelas qui se pâment d'émoi,
Les anges impuissants se damneraient pour moi!"

Quand elle eut de mes os sucé toute la moelle,
Et que languissamment je me tournai vers elle
Pour lui rendre un baiser d'amour, je ne vis plus
Qu'une outre aux flancs gluants, toute pleine de pus!
Je fermai les deux yeux, dans ma froide épouvante,
Et quand je les rouvris à la clarté vivante,
A mes côtés, au lieu du mannequin puissant
Qui semblait avoir fait provision de sang,
Tremblaient confusément des débris de squelette,
Qui d'eux-mêmes rendaient le cri d'une girouette
Ou d'une enseigne, au bout d'une tringle de fer,
Que balance le vent pendant les nuits d'hiver.

VampireCommentaires personnels

En 1857, Charles Baudelaire publie son recueil de poèmes, Les Fleurs du mal. L'ouvrage rassemble la presque totalité de ses créations poétiques. Quelques semaines après la publication du recueil, la direction de la Sûreté publique déclare l'oeuvre du poète "d'outrage à la morale publique et à la morale religieuse". Bien que la dernière accusation sera abandonnée, le poète et les éditeurs seront condamnés à payer une amende et des poèmes devront être supprimés du recueil.

Parmi les poèmes censurés, que l'on appelle les Épaves, on retrouve Les Métamorphoses du vampire. Le poème demeura absent de l'oeuvre pendant plusieurs décennies. Il fut à nouveau édité en 1945.

Dans ce poème on retrouve de toute évidence le thème de la femme, cher à Baudelaire. Une femme sensuelle, belle, voluptueuse. Elle ensorcelle le poème mais demeure tout à fait inaccessible. Mais la femme et la mort sont ici liées dans l'union et l'amour.

Baudelaire aime montrer la femme comme un animal érotique, aimant le plaisir, la sensualité mais aussi le sexe. Il présente d'abord la femme de son poème dans toute sa volupté. Elle est femme, puissante, sensuelle et sexuelle. Elle est la lune, le soleil, le ciel et les étoiles. Mais elle demeure dangereuse. Elle peut être un vampire étouffant. Celle qui vole l'énergie, l'inspiration, la force...

L'amour est dangereux. Mais il est sublime. Et la femme est celle qui offre et prend. On retrouve de la tendresse et de la violence dans cette célébration de la femme-vampire et de l'amour. On retrouve le thème si connu de la femme à la fois ange et démon.  Celle par qui on trouve l'inspiration et l'extase mais celle qui perdra l'homme. Elle est donc toute puissante tout comme la mort.

Baudelaire semble d'abord mettre la femme-vampire de son poème comme celle qui a tous les pouvoirs. Elle est immense, diabolique, elle laisse l'homme, le poète, faible et soumis. Mais c'est ce dernier qui survivra à l'extase. Il a souffert, il a eu du plaisir et il en ressort faible mais vivant.

Beaucoup d'interprétations furent données pour la fin du poème de Baudelaire... le triomphe de l'homme sur la volupté, punition du vampire sexuel ; on y vit même une confession du poète sur sa vie : vengeance du poète sur l'inspiration qui lui manque, révélation de sa syphilis qui le vidait de sa vitalité... Ou tout simplement une confession d'un homme qui a peur de la femme qu'il désire.